extrait de la  plaquette qui a été réalisée
           à l'occasion de l'exposition
        "33 ANS DE BOB MORANE"
organisée par l'Association "Série B" en 1986

L’alchimie du succès ou sa genèse si l'on préfère relève presque toujours de l'impondérable, et même de l'impossible sans oublier une forte dose de hasard, que certains préfèrent appeler chance ...

Tout comme il était théoriquement impossible de fonder, depuis Verviers et Bruxelles, après la guerre, la première collection de livres de poche en langue française, il était inconcevable de créer et de lancer en quelques semaines, par la grâce de quelques inconscients, les aventures d'un héros pour la jeunesse dont la vente se chiffrerait aujourd'hui à plusieurs millions d'exemplaires répandus à travers le monde francophone et bien au-delà.

Et pourtant ..

Et pourtant c'est ainsi que naquit Marabout, en 1949, de la rencontre et de l'amitié de l'imprimeur verviétois des revues scoutes FSC de l'époque, André Gérard, et de l'éditeur bruxellois des mêmes revues (le signataire de ces lignes)-tous deux "toqués" de scoutisme, affamés d'action et, heureusement sans doute, inconscients des innombrables obstacles qu'ils auraient à franchir ...

Comme l'a dit un jour René Philippe, père de "Sylvie, hôtesse de l'air" : "ils ont réussi parce qu'ils ne savaient pas qu'ils ne pouvaient pas réussir"

Et pourtant, c'est ainsi que naquit Bob Morane, dans une ambiance de fiévreux enthousiasme, de croyance totale au succès et - ne l'oublions pas - de circonstances qui, sans le petit dieu hasard, auraient parfaitement pu ne jamais se présenter.'

Mais voyons cela de plus près et en suivant une chronologie qui, par sa précipitation même, illustre de façon flagrante ce cocktail de dynamisme et de hasard qui, assorti de quelques bonnes fées, a été à la base du phénomène (ou du miracle).

Nous sommes donc en mai juin 1953 et trois ou quatre événements d'importance inégale (sauf pour notre histoire) vont se produire ce printemps-là '.

Il y a d'abord, le premier mercredi du mois de mai si mes souvenirs (et mes calculs) sont exacts, le lancement de Marabout Junior, première collection de poche au monde pour la jeunesse, au prix modeste de 15 FB.

Le premier titre de la série est une vie de Jean Mermoz sous une excellente couverture de Pierre Joubert et illustrée par Dino Attanasio, le futur père de Spaghetti.

De fait, la collection de romans Marabout vieille déjà de quatre ans et qui sort un nouveau titre deux fois par mois, ne marche pas mal, surtout en Belgique et le moment paraît favorable pour lancer notre oiseau dans sa première diversification, une "collection jeune pour tous les âges" où un marabout en duffel-coat (l'uniforme des jeunes de l'époque) présente, au même rythme bimensuel, un programme qui, comme nous l'avions décidé, comporterait surtout les documentaires, des biographies, des récits de guerre allant de Casteret à du Guesclin et de Anne Lindbergh à Pasteur.

Élément essentiel mais encore absent dudit programme : un héros d'aventures moderne et exemplaire, plus proche du lecteur que le capitaine Johns des Presses de la Cité, seul de son espèce à l'époque. Faute de l'avoir découvert, la collection démarre sans lui.

Atout maître : l'illustrateur attitré de quasi toutes les couvertures serait Pierre Joubert que j'avais eu l'occasion de rencontrer comme dessinateur des revues scoutes et, surtout, comme créateur des magnifiques calendriers annuels du mouvement scout FSC où il avait succédé à Hergé et à une équipe quelque peu hétéroclite mais prometteuse puisqu'elle incluait Franquin, Morris, Will, Mitacq et d'autres (mais ceci est une autre histoire)

Deuxième événement : le 2 juin, à l'occasion du couronnement de la Reine Elizabeth 11, on annonce la victoire sur l'Everest acquise le 29 mai par Edmund Hillary et le sherpa Tensing. On y reviendra plus loin.

Troisième épisode de notre roman de l'été : les premiers titres de Marabout Junior étant en librairie, je puis prendre deux semaines de vacances. Ma femme et moi partons donc début juin dans le Midi où nous louons un minuscule bungalow situé tout près - toujours le hasard ou peut-être la chance ? - de celui d'un certain Bernard Fieuvelmans, docteur en sciences zoologiques, ami personnel de mon beau-frère André Capart, collègue d'Heuvelmans à l'Institut des Sciences Naturelles de Bruxelles.

Fatalement on se rencontre, on fraternise, on bavarde également avec sa ravissante compagne Monique Dubois, fille du bon poète liègeois Hubert Dubois plus connue sous son nom de plume de Monique Watteau.

Je prends quelques photos de leur singe Boulimie destinées à servir de couverture au livre qu'Heuvelmans prépare pour les éditions Elsevier (où j'entrerai en 1971 autre coïncidence amusante) et, porté par l'admiration que je voue aux merveilleux livres de vulgarisation scientifique que Uernard Heuveimans a consacrés à l'univers et à l'atome, je lui propose d'être ce romancier que nous cherchons et de créer le héros dont il était question ci-dessus.

Bernard (on l'appelle Bib en fait) refuse, pour d'excellentes raisons d'ailleurs, mais il a néanmoins une très bonne suggestion à me faire et, toujours au cours du mois de juin, il expédie à Bruxelles une lettre adressée à un certain Charlie Dewisme, journaliste, grand amoureux du fantastique et auteur de deux romans au tirage quelque peu confidentiel. Elle dit à peu près : " J'ai donné ton adresse à Bruxelles, à un certain Jean-Jacques Schellens. Il cherche un auteur capable de camper un héros pour la nouvelle collection Marabout Junior. Un jour, sur tes droits d'auteur, tu me devras une Cadillac en or massif ... ".

"Sous-épisode" apparemment secondaire mais important tout de même : toujours par hasard, nous faisons la connaissance d'un architecte suisse, René Emery, en vacances dans les environs. C'est un homme d'abord extrêmement sympathique, un sportif, au visage ouvert, buriné et viril, bref ... un modèle tout trouvé pour un aventurier moderne.

A tout hasard (bien sûr) je prends quelques photos qui pourront peut être servir un jour ...

Et voilà : l'intrigue est nouée, les personnages sont cri place, l'action proprement dite peut commencer.

Elle commence en effet et à une allure d'enfer puisque, à force de feuilleter d'anciens agendas, je crois pouvoir poursuivre notre chronologie comme suit :

Fin juin : nous rentrons à Bruxelles et je fais signe à Charlie Dewisme.

Début juillet : dès la première rencontre, cela fait "clic" entre Charlie Dewisme et Marabout. Il EST l'auteur que nous cherchons.

Mi-juillet : on commence à camper le personnage (silhouette, caractère, nationalité, connaissances, terrain d'action, etc), à étudier le problème de son nom et du pseudo de son auteur, la cadence de publication, etc.

Mi-juillet toujours : au cours d'une réunion de direction, quelqu'un émet l'idée de consacrer un Marabout' Junior à l'odyssée de l'Everest - et de le sortir avant le reportage d'Hillary qui ne manquera pas d'être publié au plus tôt et j'approuve aussitôt et j'ajoute : pourquoi ne pas confier ce travail à Charlie Dewisme - ne fut-ce que pour tester ses capacités de rédacteur et la vitesse de ses réactions ?

Le lendemain, Charlie Dewisme est prié de laisser tomber son héros et, grâce à une documentation rassemblée à toute allure, de se lancer à l'assaut de l'Everest.

Mi-août : le manuscrit des "Les Conquérants de l'Everest" est prêt à passer sur machine; Charlie Dewisme a choisi de le signer Henri Vernes (attention ! avec S, pas comme Jules ... ). Il paraîtra le troisième mercredi de septembre sous le N'10 de la collection.

 

Deux jours plus tard : on reprend les réunions destinées à "peaufiner , comme il le dirait lui-même, les traits de notre héros

Nom         : Morane; cela sonne bien, c'est très français et évoque les
 - encore - célèbres avions Morane Saulnier. 
Prénom   : Robert, dit Bob (pourquoi pas ? )
État civil  : célibataire (évidemment).
Age          : entre 20 et 30 ans(plus tard, et définitivement, 33).
Profession(s) : ancien pilote de la RAF (au début) - Ingénieur - chevalier des temps modernes - etc.

Compagnon de toujours (et pour toujours) Bill Ballantine. ("Ne m'appelle plus Commandant Oui, Commandant").

Sports : ceinture noire de judo-boxe-parachutisme. 
Résidence : Paris (un bel appartement quai Voltaire).
Mémoire, intelligence, attention, connaissances niveau supérieur (cela va de soi).
Visage, silhouette, taille : viril, athlétique, cheveux en brosse, bref ... ressemblant trait pour trait (quel hasard !) à un certain René Emery dont on a parlé plus haut.
Caractère : généreux, sûr de soi mais modeste

Décor de ses aventures le vaste monde et, de préférence, des endroits et des circonstances réels et vraisemblables qui ont été récemment dans l'actualité.

Ce dernier point est évidemment essentiel et il constitue, selon moi, une des bases du succès de Bob Morane. En articulant ses aventures et ses rebondissements sur des événements authentiques, Henri Vernes a réussi en effet à conférer à son héros une crédibilité exemplaire et qui lui a permis d'ailleurs ensuite de le faire vivre - avec l'Ombre jaune notamment - dans des mondes les plus étranges et même dans la quatrième dimension.

Le "truc" consiste en fait à ancrer les aventures de Bob Morane dans des réalités ou des hypothèses scientifiques parfois très récentes comme :

- la fatigue de l'acier en aéronautique (Panique dans le ciel),
- la fonte des glaciers du pôle (Les Dents du Tigre),  
- les dernières découvertes de l'archéologie (La Vallée des Brontosaures),
- ou de la vulcanologie (La Griffe de Feu), 
- l'univers inconnu des barrages du Grand Nord (Terreur à la Manicouagan),
- etc, etc., au gré de l'imagination fertile d'Henri Vernes ... et de sa documentation !

Mais j'anticipe car en octobre 1953, au moment où Henri Vernes bouclait son premier récit, "La Vallée infernale" située dans la jungle de Nouvelle-Guinée, et numéro 16 de Marabout Junior. ni Henri Vernes, ni André Gérard, ni moi-même ne nous livrions à des conjectures ou à des spéculations sur le long terme.

Collés à l'instant, nous mettions tout en œuvre pour, pratiquement, concrètement, avec les moyens du bord (guère abondants à l'époque) partir à la conquête du lecteur et mettre toutes les chances de notre côté - par exemple en faisant corriger en dernière minute, à Verviers, la première représentation de Bob Morane par Pierre Joubert qui, selon nous ne ressemblait pas suffisamment à René Emery. On en voit encore la trace maladroite dans le visage quelque peu figé de ladite couverture. Oh, perfectionnisme quand tu nous tiens

C 'est le troisième mercredi de décembre 1953 que le premier Morane vit le jour.

Sûrs de nous mais le cœur battant tout de même, nous avons très vite essayé de savoir comment il se vendait, ce qu'on en pensait ... Si en Belgique ... Si en France ... Si au Québec ...

Mais le premier mercredi de mars 1954, c'était déjà au deuxième Morane, "La galère engloutie" de, figurer dans les vitrines sous le N'21, c'est-à-dire cinq numéros et deux mois et demi après le premier.

Contrairement au plan établi, qui prévoyait avec une rigueur absolue des intervalles de quatre numéros et de deux mois entre chaque nouveau titre, il avait fallu en effet accorder à Henri Vernes un délai supplémentaire et imprévu de quinze jours provoqué par une croisière dans les Antilles, programmée depuis longtemps, mais qui semait l'inquiétude à Bruxelles, et m'amenait, le 5 janvier 1954, à envoyer à notre futur grand auteur, à bord du paquebot "Colombie" un télégramme ("Attendons impatiemment fin Galère") qui fut le premier d'une longue série de rappels et de harcèlements qui contribuèrent, pendant de longues années, à maintenir le rythme et la régularité (commercialement essentielle !)' des rencontres avec le lecteur.

Mais, si ce ne fut pas toujours simple de publier à 250 km/h., le moment vint pourtant vite - étonnamment -vite du premier millionième ...

Et puis le N°100 ...Et puis les mille personnages qui l'un après l'autre sont nés et vivent pour notre seule fascination ...

Et la télévision ... Et les disques ...Et le cinéma, où tant de tentatives se sont succédées ...

Et la chanson... de Louiguy à "Indochine" dont "L'Aventurier" témoigne aujourd'hui de la quasi immortalité de Bob Morane.

Et puis, encore les albums de B.D.
Et puis ...

Mais je m'arrête car il faudrait bien d'autres recherches et d'autres développements pour poursuivre la saga de celui que "le Monde" a appelé, dans la page spéciale qu'il lui a consacrée en 1970, "un aventurier bien convenable".

Ce sera pour d'autres anniversaires - et pour d'autres plumes

On est bien d'accord Bib Heuvelmans l'aurait bien méritée sa Cadillac (qu'il a peut-être reçue d'ailleurs ?).

Mais n'aurait-il pas mieux fait de demander une Ferrari ou une Porsche ?

Qu'en penses-tu, Charlie ?